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je saigne encore

Thomas… et plein d'autres trucs !!! (un roman, la rentrée 2004)

Posté le : Samedi 7 Novembre 2026 à 19:04Chapitres

★ Chapitre 1 : Gloss à la fraise ♥

Elle avait du gloss à la fraise, ce goût sucré qui reste sur les lèvres bien après, ce parfum de bonbon qu’on ne trouve que chez les filles de quinze ans.

Ses mains se sont posées sur mes épaules quand My Immortal a commencé, la ballade de l’été, celle qu’on connaissait tous par cœur à force de l’entendre sur toutes les radios. Elle arrivait après une bonne heure de tubes plus remuants, Obsesión en tête, que tout le monde beuglait en chœur sans comprendre un mot d’espagnol.

Autour de nous, les filles se ressemblaient un peu toutes. D’un côté, celles qui voulaient être Britney Spears, raie au milieu et débardeur moulant. De l’autre, les plus sages, cheveux lissés au babyliss et petit haut noué façon Nadiya. Chacun son camp. Personne ne l’avait dit, tout le monde l’avait compris.

Les guirlandes du préau lui faisaient un visage orange. J’ai posé mes mains sur sa taille, trop légères, comme si j’avais peur de casser quelque chose. Fallait-il les laisser là ou serrer un peu plus ? Cette question idiote a occupé mon cerveau tout entier pendant un bon tiers de la chanson.

Elle sentait le monoï, celui qu’elle avait dû s’étaler toute la semaine sur les bras et les épaules pour bronzer plus vite, mélangé ce soir-là au gel douche et à ce fond de chlore que même une semaine de crème solaire n’efface jamais. Moi, je portais un baggy trop large qui laissait deviner mon caleçon, et une ceinture de skateur dont je laissais dépasser le bout. Exprès, comme tout le monde cette année-là. Personne ne savait pourquoi c’était devenu la norme plutôt qu’autre chose. C’était comme ça, point.

On s’est rapprochés d’un centimètre, sans se le dire. Puis d’un autre. Je sentais son souffle avant même de voir ses lèvres bouger, et à un moment, sans réfléchir, j’ai desserré un peu mes mains sur sa taille. Un test, pour vérifier qu’elle ne reculerait pas.

Elle n’a pas reculé.

Ça m’a donné l’impression d’avoir gagné quelque chose d’immense. Objectivement, il ne s’était encore rien passé.

J’aurais voulu que la chanson dure plus de trois minutes. À vrai dire, j’aurais voulu que la vie entière ressemble à ça : ce moment suspendu où on ne sait pas encore ce qui va arriver, où tout est possible, où personne n’a encore eu le temps de nous décevoir. Ni elle, ni moi.

À la fin, elle a levé la tête. On s’est regardés d’un peu trop près pour que ce soit un hasard, et je l’ai embrassée, maladroitement, les lèvres fermées. Technique de professionnel. On est restés collés une seconde de trop en se séparant, le gloss a fait ce petit bruit gluant, et on a ri tous les deux, gênés. Puis les lumières se sont rallumées d’un coup et c’était déjà fini.

— T’es différent des autres mecs de mon collège, m’a-t-elle dit.

Traduction : t’es nouveau. Elle connaissait les autres depuis la sixième, et moi depuis trois semaines, montre en main. Je n’ai rien répondu. Il y a des compliments qu’on prend sans poser de questions.

Il y a un truc qu’on ne comprend jamais sur le moment, à quinze ans : on se croit immortel. Pas au sens de ne jamais mourir, plutôt au sens où rien ne peut nous atteindre pour de bon. On pense que chaque chagrin s’efface avec la chanson suivante.

C’est faux. Certaines de ces trois minutes-là, on continue de les porter longtemps après que les guirlandes se sont éteintes.

Je n’étais pas le brun ténébreux. Vous savez, celui qu’on regarde de loin sans oser approcher, qui n’a jamais besoin d’ouvrir la bouche pour qu’une fille se mette à rêver. Statistiquement, ça ne jouait pas en ma faveur. Ce mec-là existe partout, dans toutes les colos, tous les groupes, toutes les générations. Il ne demande rien à personne et tout lui arrive quand même.

Moi, c’était l’inverse. J’allais vers les autres en premier. Je me présentais, je racontais un truc un peu trop gros pour me rendre intéressant avant même qu’on me demande quoi que ce soit. Regardez-moi plutôt que lui, voilà ce que j’avais l’air de dire, sans jamais le dire. Ma seule vraie stratégie, en fait : parler plus fort et plus vite que le silence des autres.

Elle n’était pas la seule, cet été-là, à avoir eu droit à une version améliorée de moi. Avec Marion, j’avais parlé de surf, alors que je n’avais jamais tenu plus de deux secondes debout sur une planche. Avec une autre, dont j’ai oublié le prénom, j’avais évoqué mon grand frère. Lui joue vraiment au foot, dans le club de notre ville. Mais dans ma version, il n’était plus tout à fait en équipe départementale : il était repéré, pressenti, sur le point de signer quelque part. Une histoire qui commençait vraie et qui, de table en table, avait fini quelque part entre l’Auvergne et le Parc des Princes.

Je m’appelle Thomas. Quinze ans, blond, les yeux bleus, une gueule ni belle ni moche, le genre qu’on croise et qu’on oublie deux secondes plus tard. Le deuxième de trois garçons, dix-huit mois d’écart chacun. Le milieu du sandwich. À la maison, personne ne remarque vraiment quand je manque.

Mes parents ont divorcé quand j’avais dix ans. Je vivais chez mon père et sa compagne, avec mes deux frères, dans un village de quatre cents habitants où tout le monde savait déjà qui j’étais depuis la maternelle. C’est peut-être pour ça que la colo comptait autant. Là-bas, au moins, personne ne pouvait me dire : « Mais non, t’étais pas comme ça avant. »

Mon père travaillait dans l’aérien. Alors chaque été, depuis mes cinq ou six ans, on choisissait ma colonie de vacances sur un catalogue épais comme un bottin, étalé sur la table de la cuisine un dimanche soir. Jamais le même endroit deux étés de suite. On prenait l’avion, presque toujours, un vol intérieur d’à peine une heure, et entre le décollage et l’atterrissage j’étais déjà quelqu’un d’autre que le gamin qui avait bouclé sa ceinture.

Trois ou quatre semaines, jamais plus, jamais moins. Assez pour que personne ne sache qui j’étais avant d’arriver. Pas assez pour que quelqu’un découvre les fissures.

Cet été-là, c’était le Vercors.

J’avais repéré le short dès le premier soir, plié sur les affaires de Julien, un mec de Grenoble qui me dépassait d’une tête et qui le trimballait sans jamais le mettre. Un vrai Quiksilver beige. Celui que j’avais découpé trois étés plus tôt dans un catalogue de la Redoute et scotché dans mon agenda, comme la preuve d’une vie que je n’avais pas encore.

Un bout de tissu. Un short. Rien de plus.

Mais chez moi, personne ne faisait attention à ce genre de détail. Mes parents avaient d’autres soucis que de vérifier si j’avais les bonnes marques, et avec mon argent de poche, je ne faisais jamais le poids face aux autres. Alors pendant trois semaines, je l’ai regardé sans oser rien faire, chaque jour un peu plus fort, avec cette envie stupide et disproportionnée.

Je repensais souvent à une scène de l’année d’avant. Un type de troisième avait mis un peu trop longtemps à détacher les yeux de mes baskets avant de demander, devant tout le monde, si je les avais achetées à un vide-grenier. Personne n’avait ri bien longtemps. Moi, si. Intérieurement, pendant des semaines.

Le matin du départ, le centre s’agitait entre les valises et les adresses griffonnées à la va-vite sur des bouts de cahier. J’ai attendu que Julien sorte du dortoir pour dire au revoir à deux filles de son groupe. J’ai ouvert son sac, déjà à moitié fermé, le cœur qui tapait beaucoup trop fort pour ce que j’étais en train de faire, les mains qui tremblaient, les oreilles qui bourdonnaient alors qu’il n’y avait personne autour. J’ai pris le short et je l’ai glissé tout au fond du mien, sous une pile de tee-shirts sales. J’ai refermé la fermeture éclair le plus doucement possible, comme si le bruit lui-même pouvait me trahir.

Le reste de la matinée, j’ai eu peur. Peur que Julien s’en aperçoive avant le départ et fouille tous les sacs. Peur qu’un moniteur remarque quelque chose. Peur, une fois dans le car, que quelqu’un s’assoie à côté de moi et me demande innocemment ce que j’avais là-dedans. J’ai gardé cette peur au ventre jusqu’à l’aéroport, jusqu’à l’avion, jusqu’à ce que mon père vienne me chercher et que je monte dans la voiture sans qu’aucun gendarme ne surgisse pour me demander d’ouvrir mon sac.

Ce n’est qu’une fois la porte de ma chambre refermée, le short entre les mains, que j’ai arrêté d’avoir peur.

Je ne l’ai pas mis. Je l’ai laissé plié tout au fond de mon sac, presque religieusement, et j’ai décidé qu’il attendrait. Il y a des choses qu’on garde pour le bon moment, et j’avais déjà une petite idée du moment. Le lycée. Des gens qui ne l’auraient jamais vu, qui ne sauraient jamais qu’il ne m’avait jamais appartenu.

Je n’ai pas toujours été bon à ce jeu-là. Il a fallu des années d’entraînement, un été après l’autre, pour que ça devienne aussi naturel que respirer.

À huit ans, dans un centre près de Royan, la monnaie qui comptait, c’était la Game Boy. Tout le monde en avait une, jaune, grise ou transparente. Moi, j’avais la vieille, celle dont l’écran reflétait trop la lumière, sans rétroéclairage. Un soir, un gamin m’a demandé si j’avais Pokémon Or. J’ai dit oui, évidemment, avec les trois starters débloqués et un Dracaufeu niveau 80, alors que je savais à peine ce que ces mots voulaient dire. Je les avais juste entendus dans la cour d’école. Il m’a cru. Pendant une semaine entière, j’ai été le gars avec le jeu le plus fort du centre, sans jamais avoir à sortir la console de mon sac pour le prouver.

À dix ans, c’était les films. Avoir vu un film interdit aux moins de douze ans, ça donnait un statut presque héroïque. J’ai prétendu avoir regardé L’Exorciste en cachette, un soir où mes parents s’étaient endormis devant la télé. La vérité ? J’en avais vu deux minutes, en tremblant, avant d’éteindre et de filer me coucher, terrorisé par le simple générique. Mais racontée à voix haute dans un dortoir, l’histoire prenait de l’ampleur. La tête qui tourne, la voix caverneuse, des bribes entendues à droite à gauche pour combler les trous. J’ai raconté la scène qui me faisait le plus peur avec tellement de détails que moi-même, à la fin, j’ai eu un peu peur.

À douze ans, c’était les filles. Celui qui avait « déjà embrassé quelqu’un » gagnait immédiatement le respect, comme si un baiser transformait automatiquement un gamin en quelqu’un d’intéressant. Je n’avais embrassé personne. Alors j’ai inventé Camille, une fille de mon quartier avec qui j’étais « sorti » tout un été. Camille n’a jamais existé, du moins pas sous ce nom, pas à cet endroit. Jamais trop de détails, pour ne pas me trahir, juste assez pour laisser deviner.

Ça a marché à peu près à chaque fois. Personne ne vérifie jamais ce genre de chose, à cet âge. On préfère croire.

Plus les étés passaient, plus la mécanique devenait précise. Avant même de descendre du car, je savais ce que j’allais offrir de moi à ce centre-là : plus de jeux vidéo pour les uns, plus de filles pour les autres, plus de courage pour un troisième, selon ce que chaque groupe valorisait. Jamais un gros mensonge massif. Un ajustement permanent, minute par minute, comme un thermostat qu’on règle sans y penser.

Je crois que c’est ça, mon vrai talent. Je l’ai développé avant de savoir nager correctement ou de tenir sur un skate : lire une pièce en entrant dedans, et devenir, en quelques secondes, exactement ce qu’elle a envie de voir.

Le retour du Vercors s’est fait comme tous les retours, dans une voiture qui sentait le désodorisant sapin et le café froid du gobelet oublié trois jours dans le porte-gobelet de mon père.

— Alors, bon séjour ?

— Oui, super.

Il n’a pas demandé de détails. Ce n’est pas qu’il ne s’intéressait pas. Dans notre famille, les questions s’arrêtaient toujours une couche avant la vraie réponse.

Août a duré une éternité, cette année-là. Le village n’avait rien d’autre à offrir qu’une place avec une fontaine qui ne coulait plus depuis des années et un boulanger qui fermait à treize heures. Mes frères passaient leurs journées devant la télé ou dans leur chambre, chacun dans sa bulle. Moi, j’étais allongé sur mon lit une place, sous mon papier peint à poissons, la fenêtre ouverte sur la chaleur immobile de l’après-midi, à écouter en boucle une cassette enregistrée l’année d’avant à la radio. Du Sinsemilia, du Kyo, et un morceau de Calogero coupé net au milieu parce que j’avais raté l’arrêt de l’enregistrement.

Deux fois, mes grands-parents sont venus me chercher pour le week-end. Leur village était un peu plus grand que le nôtre, avec plus de vaches que d’habitants. J’avais le droit d’aller chez ma cousine, juste à côté, et de m’installer devant son ordinateur pour ouvrir MSN. Je n’avais personne de précis à qui parler. Juste l’excitation idiote de voir la liste de contacts s’afficher, les pseudos bricolés avec des étoiles et des parenthèses, cette sensation d’appartenir, pendant une heure, à un monde plus grand que le mien.

Le reste du temps, je préparais. Pas avec des listes ou des plans écrits, ça, je ne l’aurais avoué à personne. Je rejouais les scènes, encore et encore, allongé dans le noir avant de m’endormir. Le premier jour. La première salle de classe. Le premier regard de quelqu’un qui ne saurait rien de moi.

D’habitude, le numéro durait trois semaines, et le retour à la maison me ramenait direct à celui que j’étais avant. Cette fois, pas de retour prévu. Le lycée, pour de vrai, avec des gens qui ne me connaissaient pas déjà par cœur depuis la sixième. Ce que je bricolais d’habitude pour un mois, il allait falloir le faire tenir un an. Sans personne pour dire : « Attends, c’était pas comme ça l’année dernière. »

Je savais déjà, sans me l’avouer complètement, que cette rentrée ne ressemblerait à aucune autre.

À quinze ans, on se croit immortel. On pense que rien ne peut vraiment laisser de trace.

J’avais tort.

Ça allait saigner, cette année-là. Simplement, il me faudrait un moment pour m’en apercevoir.

Tags : lycée, 2004, boum
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